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Jeudi 25 novembre 2010 4 25 /11 /Nov /2010 14:25

Le billet que j'ai lu chez Mentalo (que tu dois lire absolument) a réveillé en mois de tristes souvenirs.

Jamais mon conjoint ne m'a frappée, ni même un petit ami. Cette violence si particulière parce qu'elle vient de l'être aimé, je l'ai connue de l'extérieur. De l'extérieur, on sait mais on ne voit pas. Et surtout, on a du mal à comprendre.

En pareil cas... Avertir, aider, conseiller. Mais ne pas juger. Ne pas juger, je n'ai pas su. Quand on ne SAIT pas, on pense qu'il faut vraiment être malade pour se faire battre et aimer quand même...

 

 

C'était en 2008. Elle s'appelait et s'appelle toujours Marie (ou presque). Je l'avais rencontré chez mon premier employeur notaire, en H&M. Il y a bien longtemps que j'avais remarqué qu'il y avait un souci. Très nerveuse, toujours sur la défensive, se raccrochant de toutes ses forces à des choses certaines, une tendance à se frotter les mains nerveusement. Mais la nervosité, ça ne veut rien dire et ça ne prouve rien. Et je suis qui moi, pour poser des questions ?

 

Et puis, à demi-mot, Marie m'a fait comprendre que dans son couple c'était pas la joie. Maman à 20 ans, elle en avait aujourd'hui 34 et vivait avec son amour de jeunesse. Lui, il avait eu beaucoup de problèmes, il avait connu la prison pour avoir vendu des herbes qui ne venaient pas de Provence...

Lui, il n'avait pas eu de chance, c'est pour ça qu'il était si dur. Dur avec elle. Elle, qui était secrétaire à 20 ans et qui, à force de travail pouvait prétendre devenir clerc de notaire.

Quelle puits de savoir cette Marie. Les yeux fermés, elle pouvait rédiger un acte de vente. Elle n'était pas avare et son savoir, sa rigueur, elle me l'a transmise. Je suis devenue clerc aussi, en partie grâce à elle.

 

Je l'admirais. On se ressemblait un peu. Elle détestait le dentiste comme moi et aimait bien faire un carnage chez Camaïeu quand le moral était bas. On rigolait bien avec nos sacs dans les allées de l'Agora ! On rigolait quand elle ne regardait pas sa montre. Il allait être l'heure de rentrer, il fallait rentrer avant Lui. Je la déposais en bas de chez elle, je ne montais que lorsqu'il n'était pas là.

Je l'admirais et elle, elle m'enviait mon couple. Quelle idée ! A l'époque, mon fiancé post-ado m'agaçait royalement tant il ne savait et ne voulait rien faire !

 

"Oui, mais il est gentil. Vous avez l'air complices..."

 

Son chéri à elle, Ben, n'était pas très gentil. Il aimait bien lui dire à quelle point elle était bête. C'est pas en débitant des conneries de lois qu'elle allait être plus maline. Cette idiote aimait bien lui balancer son savoir à la gueule. Elle gagnait 2000 euros par mois et lui ne gagnait rien. Des ptits boulots et du chômage. Et elle semblait s'en vanter en rentrant avec tous ses sacs, fruits de notre shopping.

A l'heure où j'empruntais l'A6 dans la ma 106 blanche, elle recevait sa première gifle. Ca veut dire quoi de rentrer avec des pulls neufs alors que Lui a dû faire sa bouffe lui-même ? Et l'argent pour les clopes, il est où ? T'es vraiment une merde, Marie, tu sers à rien.

 

A force d'être traitée de merde, on finit par y croire. L'estime de soi, vaste sujet... Un matin, Marie est arrivée au bureau à la bourre et sans son scooter. Pas possible de conduire avec son poignet. Il faisait un angle bizarre son poignet... Il faisait déjà 20 bons degrés ce matin-là. Et toute la journée, cette écharpe...

Les mois ont passé et nous avons quitté l'étude toutes les deux. Pourtant nous sommes restées proches...

 

Elle a enfin réussi à me parler de Thierry. Elle l'a retrouvé via Facebook. Un amour de collège, aujourd'hui brillant ingénieur, marié, vivant au Japon. De mail en mail, elle est troublée et me le dit. Je ne la juge pas parce qu'elle rayonne et que c'est la première fois. Je me fous qu'il soit marié quand je vois qu'elle va chez le coiffeur pour pouvoir lui envoyer une belle photo d'elle. Sans cernes, sans bleus sur le cou. Ce Thierry qu'elle n'a pas vu depuis 17 ans, à qui elle ne peut pas parler, c'est un peu un bol d'air frais. Elle est jolie et il le lui dit. Souvent. Il la félicite de son parcours, il lui dit que c'est formidable, un exemple pour les non-diplômés. Elle est une femme et elle l'avait oublié.

 

Cette petite amourette virutelle l'a rendue insouciante, Marie. Plus belle aussi. C'est louche. Elle pense à Thierry un soir en rentrant chez elle et se donne à Ben avec envie pour la première fois depuis des années. En pensant à son amour du Japon. Ben le sent, ça va de paire avec cette nouvelle coupe, ce mascara, ces bottines à talons.

Il ne la frappe plus. Il la surveille. Elle commet une imprudence, une seule. Il parvient à lire TOUS ses mails. Il est très calme quand il l'appelle pour lui dire qu'il sait tout et que virtuel ou pas, elle va payer. Elle va "manger" comme il dit.

 

Elle m'a appelée ce matin-là. Ben menace de la brûler avec une cigarette. De la défigurer. Il en est capable, il l'a déjà fait quand elle a voulu partir. Il est allé la chercher dans le Sud de la France, l'a suppliée tout mielleux... et une fois dans la voiture conduite par un pote, il lui a fait regretter d'avoir pris ce train. Lunettes noires pendant deux mois, épaule démise. La police ? Elle a appelé bien sûr, dès son arrivée. Ils sont venus, puis repartis. Parce qu'il l'a suppliée. Parce que c'est le père de son fils. Parce que sans lui, elle n'est qu'une merde.

 

Cette fois, je suis dure avec elle. Je lui dis de venir tout de suite à la maison. De porter plainte. De PARTIR. La mort dans l'âme, elle vient à la maison, laissant son fils avec Ben. Il ne frappe jamais son fils adolescent.

Toute la nuit, Ben l'appelle.

 

- J'ai brûlé tes fringues, découpé tes culottes. Ta connasse de Nanette je connais sa voiture, je la retrouverai. Je sais que t'es chez elle. Je vous brûlerai toutes les deux ! Si je te vois je te défigure !

 

Son fils confirme sur le message, en pleurant. Elle n'a plus rien. Il a tout cassé ou brûlé : ordinateur, papiers, vêtements. Il est alcoolisé et il a fumé tout ce qu'il a pu. Ma voiture, il ne la connaît pas, c'était celle de mon père. Il ne connaît pas mon nom ni mon adresse.

Pourtant, le troisième soir, il est en bas de chez moi avec deux potes. C'est la panique, Monsieur Nanou est au stade. Ils sont trois en bas. Je ne peux pas descendre, j'ai trop peur. Je me mets à la fenêtre et lui demande ce qu'il veut. Il crie qu'il la veut elle et qu'il sait qu'elle est là. J'ai tellement peur que j'appelle la police.

Ils viennent et montent à la maison. Je leur demande de lui mentir et de lui dire qu'elle est en foyer. Son scooter est planqué dans mon garage, il ne peut pas savoir. Il repart et nous pleurons toutes les deux. Pendant une semaine, c'est la peur au ventre que nous descendons prendre nos véhicules pour aller travailler. Et s'il attendait en bas, dans un coin ?

 

Je me suis démenée comme une folle dans l'agence immobilière dans laquelle je bossais temporairement. J'ai trouvé un petit studio pour elle et son fils, elle peut signer le bail quand elle veut. Monsieur Nanou lui dégotte des meubles d'occasion qu'il stocke à son travail. Et une machine à laver ! On rachète des vêtements, des sous-vêtements, des chaussures... Elle dort dans mon salon, on est à l'étroit mais personne ne l'a brûlée à la cigarette... Je n'ai pas d'argent mais ma conseillère bancaire la reçoit pour discuter d'un petit prêt tout doux et facile à payer. Je la remercie chaleureusement et elle me glisse à l'oreille que Marie ne semble pas sure, ni décidée à changer de vie. Elle me dit de me méfier... Ça n'est pas possible. On ne retourne pas en enfer, pas après avoir entendu tout ce qu'il lui ferait avec son cutter...

 

Au bout de 17 jours, Ben est calmé semble-t-il. Il est d'accord pour qu'elle voit son fils. J'impose à Marie de le faire dans un lieu public. Ce sera devant le collège du petit, mardi matin à 11h00.

J'ai peur, tellement peur qu'il la frappe, qu'il sorte une arme, qu'il la kidnappe. J'appelle la police pour qu'ils envoient quelqu'un, juste au cas où.

Je reçois un message à 13h00, tout va bien, elle retourne au bureau.

 

Et le soir, un nouveau message sur mon portable : "Nanette, je te remercie pour tout ce que tu as fait pour moi. Mais je dois affronter mes problèmes toute seule. C'est ma famille. Je sais que tu seras fâchée et que tu ne vas pas comprendre. Ne t'inquiète pas tout va bien. Mille mercis encore."

 

Je suis déçue, vexée et enragée. Je laisse un long message sur son répondeur. Je ne veux plus de nouvelles d'elle, je le lui dis. Je suis très dure, méchante en paroles. Qu'elle retourne en enfer puisqu'elle aime ça ! Après tout ce que j'ai fait pour elle, elle y retourne. Pourquoi ?

La police a surveillé notre immeuble pendant un mois, au cas où... Ils m'ont dit qu'elle avait retiré sa plainte, qu'elle refusait le suivi socio-judiciaire. "Tout va mieux, mon mari a compris."

 

 

Souvent Marie, je repense à toi. J'ai envie de t'appeler, de savoir ce que tu deviens. J'ai su que rien n'avait changé pour toi, malgré les signalements de tes collègues à la police. Tu as failli perdre ton fils et pourtant tu restes. Je regrette si souvent ces paroles méchantes. Les mots pleins de venins d'une jeune femme déçue, comme si tu me devais quelque chose. Alors que changer de vie, il fallait le faire pour toi.

Ben continue de t'aimer à sa façon. Un soir un bon petit plat, le lendemain un coup de poing dans la mâchoire. J'ai tellement de peine que j'ai demandé à nos anciennes collègues de ne plus rien me dire. Parce que je sais que tu refuses les mains qui se tendent vers toi comme tu as refusé la mienne...

 

Je t'ai revue à l'Agora il y a quelques jours. Je n'étais pas sure que c'était toi, tes cheveux semblaient plus clairs et ce n'était pas ton manteau.

C'était toi. J'ai reconnu ton écharpe... et tes lunettes de soleil en plein mois de novembre.

Publié dans : Humeurs militantes
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